31 Gen 2015

« L’amour pour principe… ». L’actualité d’Auguste Comte


di

Iconocrazia 07/2015 - "Potenza dell'immaginario", Saggi




Print Friendly, PDF & Email

Analyser la pensée de A. Comte à la lumière de la postmodernité peut sembler anachronique. Tout comme de lui reconnaître une incontestable actualité pour la compréhension des phénomènes qui ponctuent la postmodernité.

Les esprits dogmatiques qui scrutent notre temps, au moyen de concepts obsolètes appartenant au siècle productiviste qui s’est auto-pensé comme un mouvement de perfectionnement continu, en prônant les valeurs du progrès, du travail et de la raison, cette trinité laïque comme le dit M. Maffesoli, ne peuvent être que choqués à l’idée que l’on puisse se référer à Comte pour évoquer la fin de ce que J-F. Lyotard appelait les métarécits, pour alléguer la fin des absolutismes religieux, politique et scientifique, la renaissance des archaïsmes, l’émergence de religiosités diffuses. Il se trouve que les classiques de la sociologie ont élaboré des concepts qui s’ajustent parfaitement à l’expérience postmoderne : le fétichisme chez Comte, le totémisme chez É. Durkheim, le polythéisme chez M. Weber.

Il en est de même de l’amour que Comte emploie dans le sens d’une manifestation spontanée des sentiments et de l’affectivité, d’une généralisation des penchants bienveillants et d’une vénération de l’humanité. L’amour dans l’optique de Compte diffère fondamentalement de l’éros platonicien, en tant que « passion infinie de l’âme », de  l’agapè chrétien, en tant que « mariage du Christ et de l’Église » (Rougement, 2004 : 71). Ces formes d’amour ne sont encore que des expressions de l’égoïsme. L’amour comtien implique au contraire un altruisme désintéressé à même de dépasser l’enseignement biblique que l’on retrouve dans le commandement du Lévitique : « Tu aimeras ton prochain » ou encore dans celui de L’Évangile selon Matthieu : « Aimez vos ennemis ». Il diffère également de l’enseignement philosophique de l’impératif catégorique de E. Kant en tant que principe inaliénable de la démarche morale : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » (Kant, 1987 : 105). L’amour comtien va bien au-delà de la compassion, du pardon ou encore de la réciprocité du respect.

L’amour, dans la mesure même où « il est bien possible que les éléments les plus divers viennent se greffer sur lui et que, par conséquent, tout un phénomène global complexe se présente sous son nom » (Simmel, 1988 : 116), constitue avant tout un défi au rationalisme qui entend régir l’ensemble de la vie par la raison. Le rationalisme, qu’il soit religieux ou scientifique, ne représente qu’une vaine tentative de voilement de l’expérience, comme l’a remarquablement montré Weber. En adjoignant l’idée de la perfection à celle du règne de la fin de l’histoire, sous la forme de l’avènement d’une ère de liberté régie par l’Esprit-Saint, Joachim de Flore a rompu avec la théologie classique, en particulier avec celle qui a prévalu depuis Saint-Augustin, et selon laquelle « la perfection ayant été atteinte sur Terre par l’Église, il n’y a plus place pour une renovatio dans l’avenir » (Eliade, 1975 : 218). La perfection devenait dorénavant l’œuvre du Temps. Bacon procéda d’une façon analogue, dans le domaine des sciences, en détachant la vérité de l’autorité et en l’ancrant dans le Temps. La vérité, comme mode de connaissance croissante s’incarnant dans l’Histoire ; le Temps comme promesse d’un futur radieux conduisant à la réalisation conjointe du bonheur et de la vertu.

Le rationalisme, en concomitance avec le prométhéisme moderne, n’a jamais réussi à penser que l’histoire en dehors du paradigme progressiste et eschatologique. C’est pourquoi il est si inefficace pour comprendre la vitalité actuelle : « Au linéarisme assuré de l’histoire, succède le cycle, ou la spirale, du destin. On retrouve ici, le thème de ce que j’ai appelé le “régrés” ou ce que Gilbert Durand nomme le rebroussement. Retour en arrière, congère du passé, tel que l’entend P.  Sorokin, longue mémoire de l’inconscient collectif, ou même “dissimultaneités” à la manière de E. Bloch » (Maffesoli, 2011 : 79).

Si nous ne pouvons pas mettre en doute le fait que « Comte pensait que le progrès, le développement ou l’évolution étaient une seule et même chose » (Nisbet, 1980 : 255), ou encore qu’il soit plausible d’examiner son système en tant que gnosticisme pratique, « mettant au point des Créations en chambre ayant pour but de construire le bonheur humain » (Brun, 1990 : 228), il nous faut cependant reconnaître que le positivisme dont il s’est fait le chantre annonce la fin du sujet comme être autonome et conscient, soucieux de se dominer et de se rendre maître du monde. Comte nous dit précisément que pour l’esprit positif « l’homme proprement dit n’existe pas, il ne peut exister que l’Humanité » (1923 : 118).  D’une certaine manière Comte partageait les desseins du grand mythe prométhéen, en voulant notamment soumettre la science, la politique et la religion aux principes positifs, en admettant à cet effet faire prévaloir l’observation sur l’imagination et examiner la marche de la civilisation comme sujette à une loi fondée sur la nature humaine. Toutefois, le positivisme, tel que Comte l’a conçu à la fin de sa vie, est avant tout une « systématisation finale de toute l’existence humaine, par la subordination nécessaire de l’esprit envers le cœur » (« Dédicace. À la sainte mémoire de mon éternelle amie, Madame Clothilde de vaux, [née Marie], Morte sous mes yeux, le 05 avril 1846, au commencement de sa trente-deuxième année ! », 04 octobre 1846, in Comte, 1969, I-XXI: VI-VII pour la citation).

Auguste Comte

Auguste Comte

Dans son projet de réorganisation de la société, Comte entendait soumettre le processus de changement à un nombre déterminé de principes : l’inanité de l’action directe d’obédience politique ; la primauté du pouvoir spirituel dans le processus de reconstruction dans la mesure où il n’y a pas de société sans gouvernement, ou même sans religion ni moralité. Comte savait que le consensus social n’obéissait pas au principe de la rationalité. Michel Maffesoli nous rappelle que la notion de consensus renvoie au cum-sensualis, à ce qui procède des sens, des sentiments. Cette inspiration se retrouve dans un texte magnifique de Comte, datant de 1822 : « Pour qu’un nouveau système social s’établisse, il ne suffit pas qu’il ait été conçu convenablement, il faut encore que la masse de la société se passionne pour le constituer ». Cette condition est indispensable « pour satisfaire ce besoin moral d’exaltation inhérent à l’homme (…). On ne passionnera jamais la masse des hommes pour un système quelconque, en leur prouvant qu’il est celui dont la marche de la civilisation, depuis son origine, a préparé l’établissement (…). Le seul moyen d’obtenir ce dernier effet consiste à présenter aux hommes, le tableau animé des améliorations que doit apporter dans la condition humaine le nouveau système (…).  Voilà donc un ordre de travaux dans lequel l’imagination doit jouer un rôle prépondérant » (« Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société », in Comte, 1978, 86-210 ; 165-166 pour la citation). Cet extrait de Comte nous renvoie directement à l’idée d’une prépondérance de l’affection. En effet, des concepts tels que ceux de passion, d’exaltation, de tableau animé, d’imagination n’ont que peu à voir avec le positivisme exclusivement imprégné de scientificité. De nombreux extraits de Comte permettent de dissiper les malentendus quant au rôle prépondérant de la science dans la gouvernance de la conduite humaine, dans l’organisation de la société, ou même la structuration de la destinée humaine. En rapportant que « la touchante logique des moindres nègres est donc plus sage que notre sécheresse académique » (1970/b : 121), Comte nous encourage à « penser par amour » (1969 : 423). Le passage du Cours de philosophie positive (1830-1842) au Système de politique positive (1851-1854) renferme un double projet qui témoigne également de l’évolution personnelle de Comte : transformer la science en philosophie et cette dernière en religion.

Le premier projet consiste à établir un lien entre la science de la société, que Comte désigne d’abord sous l’appellation de physique sociale et plus tard de sociologie, et la totalité des sciences qui l’ont précédée. Dans l’élaboration de sa classification, l’ordre chronologique de l’apparition des sciences correspond à l’ordre de la dépendance mutuelle et de la succession rationnelle selon le double processus complémentaire de la généralisation décroissante et de la complexité croissante. Naturellement, la classification des sciences à laquelle se dédie Comte et qui reproduit l’ordre historique de leur accès au positivisme est tributaire de l’avènement de la sociologie et de sa concordance avec le critère de la scientificité. Dans cette hiérarchie, la sociologie représente la dernière science qui résulte de toutes les autres et qui en même temps les englobe dans un tout cohérent : ces sciences sont respectivement la mathématique, l’astronomie, la physique, la chimie et la biologie. Si la sociologie positiviste symbolise le positivisme pleinement réalisé, celui-ci ne se réduit nullement à ses aspects strictement méthodologiques.

Le second projet consiste à transformer la philosophie en religion. La classification des sciences, constitutive de la synthèse objective, est ainsi complétée par la synthèse subjective qui dépend plus du cœur que de l’esprit. En ayant l’« amour pour principe », Comte voit dans le positivisme un signe de stimulation de la sympathie et rajoute à la classification proposée dans le Cours une septième science, la morale, ce qui laisse augurer la prédominance de la religion sur la science et la subordination de la raison et de l’activité au sentiment. Conscient du fait que l’homme a besoin d’un objet d’amour et de vénération, et que celui-ci peut ne plus être Dieu, Comte conçoit une nouvelle religion, démontrée plutôt que révélée, transcendante et immanente à la fois : la religion positiviste qui, dans le fond, joue le même rôle que les religions traditionnelles, fétichistes, polythéistes, ou monothéistes, celui de régir la vie des hommes et de les relier.

Il s’agit bien d’une transfiguration qui remplace le Grand-Être de la tradition (Dieu) par l’Humanité. Celle-ci devient source d’admiration et d’adoration. Si, comme l’a sciemment vu Comte, « le dogmatisme est l’état normal de l’intelligence humaine », alors que le scepticisme ne se justifie que « pour permettre la transition d’un dogmatisme à un autre » (« Considérations sur le pouvoir spirituel », 1978, 277-332 : 315), il y a cependant des différences importantes entre l’Être suprême des chrétiens et le Grand-Être des positivistes. Si dans le cas du Christianisme Dieu est amour, il n’en reste pas moins omnipotent, impliquant l’absolutisme et l’unité. Le positivisme, au contraire, se traduit par la « dépendance mutuelle », il est « relatif et composé » (Comte, 1969 : 408). L’amour qui s’y manifeste est réellement désintéressé et universel dans la mesure où il embrasse également la vie intellectuelle et active.

L’idée d’une dépendance mutuelle en tant que point nodal de la religion positiviste se rapporte, d’une part, à la nécessaire interaction entre les hommes et, d’autre part, à la non moins nécessaire soumission de ceux-ci à un principe qui leur est supérieur : l’Humanité. La religion positiviste consacre ainsi l’incorporation des individus dans le collectif, c’est à dire la subordination des destins individuels à la destinée commune de l’humanité. Le positivisme comtien n’est rien de plus qu’un apprentissage lent de cette double sujétion des uns aux autres et des parties au tout. Mais cet enchaînement ne représente pas une obéissance conditionnée par la peur et par la force. La soumission ne signifie pas l’oppression, ne serait-ce que parce qu’elle est motivée par le « vivre réellement pour autrui » et qu’elle est le résultat du « concours habituel d’une nécessité sentie et d’une libre sympathie » (1970/a: 15). C’est à la fois en termes de libre arbitre et d’acceptation du destin que nous devons interpréter la soumission des générations actuelles aux générations du passé et du futur et comprendre la célèbre formule selon laquelle les morts gouvernent les vivants. C’est en vertu de ce lien intergénérationnel créé par cet enchaînement dans la coexistence et dans la succession que Comte a conçu le positivisme comme une forme de rédemption de toute l’humanité, d’une humanité en même temps différenciée et inclusive.

Il faudrait ajouter que le passage de la synthèse objective à la synthèse subjective représente plus un glissement dans l’œuvre de Comte qu’une véritable rupture méthodologique. En effet, l’idée essentielle du Système (1851-1854), du Catéchisme positiviste (1852), de l’Appel aux Conservateurs (1855) ou de la Synthèse subjective (1857), c’est-à-dire l’idée d’une prévalence des sentiments sur l’activité et le savoir, est déjà présente dans le Cours et les écrits de jeunesse.

Rappelons qu’à la cinquantième Leçon de son Cours, Comte parle de « cette énergique prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles » (1975 : 178), et que dans la soixantième Leçon, il déclare que « la philosophie positive, convenablement étendue jusqu’aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa principale attribution (…) se présente donc, à tous égards, comme plus apte qu’aucune autre à seconder l’essor naturel de la sociabilité humaine » (ibid.: 778). L’attachement de Comte à la religion universelle est donc bien antérieur à 1844, l’année de sa rencontre avec Clotilde de Vaux.

 

Le positivisme se définit comme correspondant à une démarche épistémologique fondée sur des méthodes scientifiques rationnelles et expérimentales. Il implique que le savoir positif naît d’une expérience qui part des faits, en éliminant les abstractions sans contenu, à l’instar des notions de causalité ou de substance, en ne conservant que la connaissance des lois, c’est-à-dire de rapports observables et vérifiables entre les faits. La philosophie des sciences de Comte ne peut cependant être réduite au scientisme qui tient en trois idées : les choses seraient connaissables et reproductibles comme elles sont ; les méthodes des sciences naturelles constitueraient par excellence le modèle de toutes les sciences ; ces méthodes pourraient contribuer significativement au perfectionnement de la vie intellectuelle et morale. En effet, Comte n’a jamais perdu de vue la finalité sociale du positivisme, comme en témoigne la subordination de l’intelligence à la sociabilité, de l’esprit au cœur, de l’objectivité à la subjectivité.

Le positivisme joue donc un rôle pratique étant donné que la vérité scientifique ne se suffit pas à elle-même et qu’elle « n’a jamais assez d’intensité pour diriger la conduite habituelle » (Comte, 1969 : 17). De ce point de vue, Comte est bien un disciple de Rousseau ou de Kant. Cassirer nous rappelle que Rousseau, penseur humaniste s’il en est, a accablé d’invectives les sciences et les arts parce que « moralement ils ont ôté aux hommes toute vigueur » et que « physiquement ils les ont amollis », alors que pour Kant « la pure culture rationnelle ne suffit pas à conduire l’humanité au summum de sa valeur » (Cassirer, 1991: 195). La découverte de lois ne constitue donc nullement un but en soi, elle est inséparable de sa finalité sociale. Aussi bien l’empirisme, à la recherche des faits purs, que le mysticisme, en quête de causes se trouvent bannis du système positiviste.

Loin de réduire le positivisme au calcul froid de la raison ou à l’application unidimensionnelle des lois naturelles, Comte en fait une religion. Dans une lettre adressée à Georges Audiffrent, le 12 février 1857, Comte clarifie son projet : « Le dernier état [l’état positif] doit être, à cet effet, décomposé dans ses deux modes successifs, l’un scientifique l’autre philosophique, respectivement analytique et synthétique. C’est seulement au second qu’appartient la qualification de définitif, d’abord appliquée confusément à leur ensemble. Au fond, la science proprement dite est aussi préliminaire que la théologie et la métaphysique et doit être finalement autant éliminée par religion universelle, envers laquelle ces trois préambules sont l’un provisoire, l’autre transitoire et le dernier préparatoire  » (Comte, 1990 : 400).

Dans sa dernière publication, la Synthèse subjective, œuvre inachevée qui prolonge et surpasse le Cours et le Système, Comte entend « subordonner le progrès à l’ordre, l’analyse à la synthèse, l’égoïsme à l’altruisme » (1971 : 1). De telles propositions renvoient à la volonté d’assujettissement de la philosophie à la religion universelle, qui est la religion de l’Humanité, avec toutes les conséquences pratiques que cela peut avoir sur la vie politique et sociale. La logique elle-même se laisse pénétrée par les sentiments, les images et les signes, c’est-à-dire par les acquis des religions qui se sont succédées depuis l’aurore de l’humanité. Le fétichisme a fait naître le « pouvoir des sentiments » ; le polythéisme a développé « l’efficacité des image » ; le monothéisme a favorisé « l’aptitude des signes naturels ou artificiels » (1969 : 406). On comprend alors mieux le propos de la Synthèse subjective : « On doit regarder les signes et les images comme les auxiliaires des sentiments dans l’élaboration des pensées » (Comte, 1971 : 33). Ainsi se termine le cycle positiviste : la science fondamentale que représente les mathématiques commence sa régénération par la religion universelle et la puissance de l’affection.  Le but réel du positivisme consistant non seulement à rendre les hommes plus « systématiques », mais « plus sympathiques et plus synergiques » (Comte, 1969 : 300).

Dans l’Appel aux conservateurs, datant de 1855, Comte nous rappelle que le qualificatif de sympathique est irrémédiablement adossé au positivisme (1855 : 17).  Le positivisme rend la vie spéculative plus synthétique et, à partir de là, la vie active plus synergique et la vie affective plus sympathique. Ainsi, la culture du sentiment se réconcilie avec celle de l’intelligence et de l’activité. Par le truchement de cette conjonction, l’homme est, pour la première fois de son histoire, en mesure de se passer de Dieu. Comte l’affirme d’ailleurs de façon péremptoire : « l’Humanité se substitue définitivement à Dieu » (1966 : 299). Dans la phase synthétique, le sentiment prévaut sur l’activité et l’intelligence. Le positivisme, dans son aspect moral, religieux, féminin, sentimental et esthétique retrouve le fétichisme pour développer la sociabilité naturelle et spontanée, inhérente aux êtres humains, à la seule différence que ce dernier représente une forme d’absolutisme qui s’opère au détriment du relativisme préconisé par le positivisme. Car, le fétichisme a effectivement introduit le principe subjectiviste qui faisait défaut dans la synthèse objective.

Il y a pour dire une récupération du fétichisme par le positivisme. Si cette reprise est possible et viable, c’est parce que le fétichisme contient en lui-même une propension à la systématisation et que le positivisme tend naturellement vers la sympathie. Dans le fond, le domaine de la fiction devient aussi systématique que celui de la démonstration et la démonstration se doit de devenir aussi synergique que la fiction. Le fétichisme qui consiste à concevoir les corps extérieurs comme étant animés par une vie semblable à celle des hommes, a favorisé la sociabilité, en leur enseignant l’idée de la nécessité et de l’irrévocabilité de la bienveillance. Plus précisément, si « le fétichisme constitue nécessairement le vrai fonds primordial de l’esprit théologique » (Comte, 1975 : 246), il ne serait pas concevable, dans la perspective du subjectivisme synthétique du positivisme, de minimiser son importance. Le fétichisme nous permet de comprendre que le sentiment religieux, et plus précisément le sentiment d’amour, est une donnée inaliénable de l’esprit et de l’expérience humains. Comte se réfère à la formule de Bossuet pour spécifier l’essence du fétichisme que l’on retrouve dans le positivisme : « Tout était dieu, excepté Dieu même » (ibid.).

La religion de l’Humanité, dont Comte s’est proclamé le Grand-Prêtre, suscite le sentiment social, à la différence de la théologie et de la métaphysique qui sont profondément individualistes et incapables de mobiliser émotionnellement les masses. Dans l’état positif tout est religieux et les intellectuels eux-mêmes exercent le sacerdoce. Il est donc tout à fait naturel que la sociologie débouche sur une sociolâtrie : « Ainsi, toute l’histoire de l’Humanité se condense nécessairement dans celle de la religion. La loi générale du mouvement humain consiste, sous un aspect quelconque, en ce que  l’homme devient de plus en plus religieux » (Comte, 1966 : 264).

Comte voulait soumettre la totalité des activités humaines à la rigueur analytique et à la vigueur synthétique du positivisme. Ainsi, c’est bien l’ensemble des domaines de l’humain, de celui de l’intelligence, de celui de l’activité, de celui du sentiment qui finit par obéir au principe positiviste : « L’amour pour principe ; l’Ordre pour base ; et le progrès pour but » (Comte, 1970b : 352). N’est-ce pas l’amour qui permet d’éclairer certains phénomènes représentatifs de la postmodernité s’exprimant dans la fragmentation du sentiment religieux en une pluralité de formes de religiosité ? L’amour des choses, l’amour des animaux, l’amour des hommes. On pourrait citer en exemple la proposition d’un Carême sans carbone, faite par l’Église d’Angleterre et suivie par l’église de Bègles, sous l’impulsion de l’association française Taca[1] et du Forum des écologistes Reporterre. Moins de biens, plus de liens[2]. Ou encore la proposition d’un Calendrier de l’Avent pour chats suggéré par la marque Gourmet et composé de 24 boîtes de Gourmet Gold[3].  À chaque jour ses peines, à chaque jour ses plaisirs !

 

Bibliographie

Brun, Philosophie de l’histoire. Les promesses du temps, Stock, Paris, 1990.

Cassirer, Logique des sciences de la culture, Les Éditions du Cerf, Paris, 1991.

Comte, Appel aux conservateurs, Paris, 1855.

Comte, Discours sur l’esprit positif, Librairie Delagrave, Paris, 1923.

Comte, Catéchisme positiviste, Garnier-Flammarion, Paris, 1966.

Comte, Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la religion de l’humanité, Tome I, in Œuvres d’Auguste Comte, Tome VII, Anthropos, Paris, 1969.

Comte, Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la religion de l’humanité, Tome II, in Œuvres d’Auguste Comte, Tome VIII, Anthropos, Paris, 1970.

Comte, Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la religion de l’humanité, Tome III, in Œuvres d’Auguste Comte, Tome IX, Anthropos, Paris, 1970.

Comte, Synthèse subjective ou système universel des conceptions propres à l’état normal de l’humanité, in Œuvres d’Auguste Comte, Tome XII, Anthropos, Paris, 1971.

Comte, Physique sociale. Cours de philosophie positive, Leçon 46 à 60, Hermann, Paris, 1975.

Comte, Du pouvoir spirituel, Le Livre de Poche, Paris, 1978.

Comte, Correspondance générale et confessions, Tome VIII, Éditions École Pratique des Hautes Études en Sciences Sociales, Librairie philosophique Vrin, Paris, 1990.

Eliade, Aspects du mythe, Gallimard, Paris, 1975.

Kant, Fondements de la métaphysique mœurs, Vrin, Paris, 1987.

Maffesoli, La passion de l’ordinaire. Miettes sociologique, CNRS Éditions, Paris, 2011.

Nisbet, History of the Idea of Progress, Heinemann Education Books Ltd., Londres, 1980.

de Rougement, L’amour et l’Occident, Plon, Bibliothèques 10/18, Paris, 2004.

G. Simmel, Philosophie de l’amour, Éditions Rivages, Paris, 1988.

[1] http://taca.asso-web.com/36LUN-impact-carbone.html

[2] http://www.reporterre.net/

[3] http://www.purina-gourmet.fr/

Jean Martin Marie Rabot

Docente di sociologia all’Istituto di Scienze Sociali della Universidade do Minho, Braga, Portugal.

More Posts

Category: Iconocrazia 07/2015 - "Potenza dell'immaginario", Saggi | RSS 2.0 Responses are currently closed, but you can trackback from your own site.

No Comments

Comments are closed.