31 gennaio 2015

Penser la barbarie européenne




Iconocrazia 07/2015 - "Potenza dell'immaginario"




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La barbarie n’est pas seulement un élément qui accompagne la civilisation, elle en fait partie intégrante. La civilisation produit de la barbarie, particulièrement de la conquête et de la domination. La conquête romaine, par exemple, fut une des plus barbares de toute l’Antiquité : sac de Corinthe en Grèce, siège de Numance en Espagne, anéantissement de Carthage, etc. Pourtant la culture grecque s’est infiltrée à l’intérieur du monde romain devenu empire. D’où la parole fameuse du poète latin : « La Grèce vaincue a vaincu son farouche vainqueur. » La barbarie a ainsi produit de la civilisation.

La conquête barbare des Romains a abouti à une grande civilisation. En 212, l’édit de Caracalla donne la citoyenneté romaine à tous les ressortissants de ce vaste empire qui couvre l’Afrique du Nord, une grande partie de l’Europe de l’Est et l’Angleterre.

Si je peux me permettre une parenthèse  car je ne m’astreins pas ici a un discours linéaire mais j’invite à réfléchir sur des moments historiques , j’aimerais rappeler que Simone Weil, dans un article des Nouveaux Cahiers paru à la veille de la Seconde Guerre mondiale, prédisait qu’il en serait de même de l’Empire européen après la conquête nazie. Elle prévoyait une victoire de l’Allemagne et, dans deux siècles, un épanouissement des civilisations, sur le modèle de celui que Rome a produit. Cela ne l’a pas empêchée de s’engager avec conviction dans la Résistance, comme vous le savez. Il n’en demeure pas moins que cette idée a inspiré des socialistes et des pacifistes, devenus collaborateurs au tout début de la guerre, à un moment où elle n’était pas encore mondiale, mais où l’on pensait que l’Allemagne nazie dominerait durablement l’Europe. Beaucoup pensaient, tragiquement, qu’en collaborant à l’Allemagne hitlérienne, ils collaboraient en fait à une Europe socialiste.

Je fais allusion à cet article, car il m’a aussi influencé en ce qui concerne non pas l’Allemagne nazie, mais l’Union soviétique. En 1942, à vingt et un ans, j’avais déjà eu connaissance des pires aspects de l’URSS, je n’avais pas oublié les procès de Moscou, j’avais lu Trotski et Souvarine. Mon idée était que la victoire de l’Union soviétique permettrait aux germes inclus dans l’idéologie socialiste, idéologie communautaire, égalitaire, libertaire, de s’épanouir dans une ère merveilleuse d’harmonie sociale. J’ai commencé à déchanter avec la guerre froide et le retour de la glaciation stalinienne. Aujourd’hui, je ne peux écarter l’idée que l’Union soviétique, peutêtre, aurait pu épanouir, avec le temps, les idéaux et les ferments de civilisation que sa barbarie a d’abord étouffés. Les conquêtes barbares peuvent aboutir à l’épanouissement d’une civilisation, sans pour autant bien sûr que ces barbaries originaires aient rétrospectivement à être justifiées, ni recouvertes par l’oubli.

 

Il existe également une barbarie religieuse dont il faut parler maintenant. Dans l’Antiquité, les peuples du Moyen Orient avaient chacun leur dieu de la guerre, impitoyable pour les ennemis. Toutefois, en Grèce comme dans la Rome antique, le polythéisme a permis la coexistence entre différents dieux. Le polythéisme grec a accueilli un dieu apparemment barbare, violent, un dieu de l’ivresse, de l’hybris : Dionysos. La pièce extraordinaire d’Euripide, Les bacchantes, montre l’arrivée destructrice, folle, de ce dieu. Dionysos n’en a pas moins été intégré à la société des dieux grecs. Au XIXe siècle, quand Nietzsche pose la question de l’origine de la tragédie, il met en relief le double aspect qui caractérisait la mythologie grecque. D’un côté Apollon, symbole de la mesure, de l’autre Dionysos, symbole de l’excès. C’est cette dualité et complémentarité d’Apollon et de Dionysos qu’illustre le propos d’Héraclite : « Unissez ce qui concorde et ce qui discorde. »

 

L’Empire romain se caractérisait, avant le christianisme, par la tolérance religieuse. Les cultes les plus divers, y compris ceux des dieux du salut, tels que le culte d’Osiris, le culte de Mithra, l’orphisme, étaient parfaitement acceptés. Le monothéisme juif, puis chrétien, en même temps que son universalisme potentiel, a apporté son intolérance propre, je dirais même une barbarie propre, fondée sur le monopole de la vérité de sa révélation. Effectivement, le judaïsme ne pouvait concevoir que comme des idoles sacrilèges les dieux romains. Le christianisme, à travers son prosélytisme à volonté universelle, ne pouvait qu’accentuer cette tendance. Alors que le judaïsme avait la possibilité de demeurer à l’intérieur de luimême dans l’alliance privilégiée qu’il croyait avoir avec Dieu, le christianisme a finalement cherché à détruire les autres dieux et les autres religions. Par ailleurs, dès le moment qu’il a été reconnu comme seule religion d’État, il a entraîné la fermeture de l’école d’Athènes, et ainsi mis fin à toute philosophie autonome.

 

L’une des armes de la barbarie chrétienne a été l’utilisation de Satan. Sous cette figure, il faut bien sûr voir le séparateur, le rebelle, le négateur, l’ennemi mortel de Dieu et des humains. Celui qui n’est pas d’accord et ne veut pas renoncer à sa différence est forcément possédé par Satan. C’est, entre autres, avec une telle machine argumentative délirante que le christianisme a exercé sa barbarie. Bien entendu, celuici n’a pas eu l’exclusivité de l’arme satanique. On voit bien aujourd’hui que Satan revient plus que jamais dans le discours islamiste virulent.

 

Enfin, le christianisme triomphant a suscité en son sein des courants de pensée divers, des interprétations variées du message d’origine. Au lieu de les tolérer, il a réagi par l’élaboration d’une orthodoxie impitoyable, dénonçant les déviances comme des hérésies, les persécutant et les détruisant avec haine, au nom même de la religion de l’amour.

 

Ces quelques remarques montrent que si l’Europe n’a pas le monopole de la barbarie, elle a manifesté toutes les formes de barbarie propres aux sociétés historiques dont je viens de parler. Elle l’a fait en outre de façon plus durable, plus massive et sans doute, aussi, plus novatrice. Cette innovation dans la barbarie est liée à la formation des nations européennes modernes : l’Espagne, la France, le Portugal, l’Angleterre. Les nations sont profondément différentes des empires et des citésÉtats. Elles rassemblent d’abord plus de populations diverses que les cités-États  une nation comme la France, par exemple, intègre une remarquable diversité d’ethnies. Et la véritable différence avec l’empire tient à l’activité intégratrice de l’Étatnation qui unifie dans une identité nationale commune ses éléments divers.

 

Si l’Europe occidentale a été le foyer de la domination barbare sur le monde, elle a également été le foyer des idées émancipatrices, comme celles des droits de l’homme et de citoyenneté, grâce au développement de l’humanisme. Les idées émancipatrices ont été reprises par les représentants des peuples colonisés et asservis : c’est à partir des droits des peuples, droits de l’homme et droits des nations, que les processus d’émancipation ont pu avoir lieu. La mondialisation, phénomène dont la date de naissance symbolique est 1492, s’est principalement manifestée par la traite des Noirs et de nombreux autres asservissements. Mais une deuxième mondialisation se met en marche, presque dans le même temps : celle des droits de l’humanité, du droit des nations, de la démocratie. Enfin, nous sommes aujourd’hui dans une mondialisation contradictoire : les progrès fantastiques de la mondialisation technoéconomique suscitent, mais aussi étouffent une mondialisation citoyenne et humaniste.

 

L’émergence des totalitarismes est un autre phénomène européen moderne. On critique parfois 1’usage que l’on fait de ce même mot « totalitarisme » pour qualifier des systèmes divers, comme peuvent l’être le stalinien et l’hitlérien. Je crois qu’il faut adopter un point de vue complexe qui souligne aussi bien les différences, les oppositions que les ressemblances et les analogies. De même, il ne faut pas s’empresser de justifier un totalitarisme rouge pour mieux condamner un totalitarisme brun. Le mode de réflexion qui me guide m’empêche d’avoir une pensée unilatérale et manichéenne, et je me suis refusé à idéaliser comme à diaboliser l’Europe, tout en concevant que celleci a produit à la fois le meilleur et le pire. Dans le même ordre d’idées, je me refuse à distinguer une « bonne » science d’une « mauvaise » science, etc. Je ne crois pas non plus, qu’il y a une « bonne » mondialisation et une « mauvaise ».

 

Je dois dire tout d’abord qu’il n’y a pas eu de pensée du totalitarisme, comme il a existé une pensée du capitalisme (Marx), une pensée de la démocratie (Montesquieu, Tocqueville), une pensée de la dictature. Le totalitarisme a émergé en dehors de toutes prévisions. C’est le fruit d’un processus historique issu de l’accident énorme qu’a été la Première Guerre mondiale. Cette guerre fut un déchaînement de barbarie meurtrière en même temps qu’un acte suicidaire pour l’Europe.

Abordons la fameuse question de l’évaluation réciproque des totalitarismes hitlérien et stalinien. On peut observer déjà une différence évidente dans les fondements idéologiques de ces deux systèmes. L’idéologie communiste est internationaliste, universaliste, égalitaire ; l’idéologie nazie est raciste. Les cartes du nazisme sont abattues dès Mein Kampf alors que l’idéologie fraternelle du communisme, explicitée dans l’évangile qu’est le Manifeste du parti communiste de Marx, a masqué très longtemps les crimes du totalitarisme soviétique. Des millions d’êtres humains ont été persuadés que les Soviétiques étaient libres et heureux. Un autre point de comparaison concerne le nationalisme, et là aussi beaucoup seront tentés de considérer que ce point montre une différence dans la barbarie, moindre paraîtil dans le système stalinien. C’est vrai que le nationalisme est à l’origine du nazisme, alors que c’est l’internationalisme qui se trouve au fondement de la révolution soviétique. Dans le nationalisme nazi, l’antijudaïsme joue un rôle fondamental. Il a servi en quelque sorte de ciment à ce sentiment national, selon la logique du bouc émissaire décrite par René Girard. L’internationalisme n’était pas cependant absent dans le nazisme. À la fin de la guerre, il existe un européisme des SS : certains sont norvégiens, d’autres français, etc. Ils partagent le mythe d’une Europe national socialiste, mais toujours sur la base d’un racisme d’exclusion, où seraient rejetés tous les éléments hétérogènes.

Le totalitarisme soviétique n’ayant pas à l’origine de base nationaliste, la part de l’antijudaïsme y est nulle au départ. Il y avait, au sein du parti bolchevique, un nombre important de juifs, à commencer par Trotski. Par ailleurs, la Libération, avec l’horreur soulevée par la découverte des camps d’extermination, va empêcher les phénomènes de rejet qui commençaient à se manifester. Progressivement cependant, les juifs vont être marginalisés au sein du Komintern (Staline envisageait même, après le prétendu complot des « blouses blanches », leur déportation en Sibérie), et pendant la guerre froide, l’antijudaïsme, la dénonciation du « cosmopolitisme juif » ne se dissimulent plus. On voit donc, au moins au niveau de la barbarie d’intolérance et d’exclusion de l’autre, que les deux systèmes, pourtant d’inspiration très différente, finissent par converger.

 

Pour finir, je voudrais insister sur l’idée qu’il faut éviter de s’enfermer dans une pensée binaire, c’estàdire une pensée obnubilée par un seul pôle d’attention, au détriment des autres. Si on insiste trop sur le seul Auschwitz, on risque de minimiser insidieusement le goulag et de passer sous silence d’autres barbaries. Or, si l’on se limite au seul facteur quantitatif, le nombre de morts provoquées par le système concentrationnaire soviétique a été de beaucoup le plus important. Le goulag a duré plus longtemps que la période d’extermination nazie qui commence en 1942 et se termine début 1945. Celleci s’est achevée d’ailleurs dans une hécatombe, ramassée tragiquement en quelques jours, des survivants. Le typhus, les longues marches épuisantes sous la conduite des SS pour fuir l’avance des Alliés ont été effroyablement mortels. Quand les Alliés arrivent devant les portes de Dachau, ils voient des amoncellements de cadavres. On a eu alors l’impression que l’horreur du nazisme se limitait à cet effet d’amoncellement des corps. En réalité, cela tenait au fait que la machine d’extermination et d’élimination venait de s’arrêter. Les fours ne marchaient plus, les cadavres s’empilaient. Or, l’horreur tient pourtant moins à l’empilement des cadavres, qu’au fonctionnement de cette machine de mort perfectionnée. Il ne faut pas qu’une image, pour parlante et horrible qu’elle soit, nous cache la réalité. C’est un peu ce qui se passe. Le génocide juif nous apparaît plus horrible que l’extermination massive que fut le goulag, dont nous n’avons pas eu d’images, et qui fut longtemps occultée. Tout cela pour dire que la tendance à nier le goulag au profit d’Auschwitz, ou inversement bien entendu, n’a évidemment pas de sens. Méfionsnous donc de la barbarie mentale qui, pour minimiser sciemment ou inconsciemment les crimes du stalinisme, fait de l’hitlérisme l’horreur suprême et absolue.

Ce à quoi doivent aboutir les tragiques expériences du xxe siècle, c’est à une nouvelle revendication humaniste : que la barbarie soit reconnue pour ce qu’elle est, sans simplification ou falsification d’aucune sorte. Ce qui est important, ce n’est pas la repentance, c’est la reconnaissance. Cette reconnaissance doit passer par la connaissance et la conscience. Il faut savoir ce qui s’est réellement passé. Il faut avoir conscience de la complexité de cette colossale tragédie. Cette reconnaissance doit concerner toutes les victimes : Juifs, Noirs, Tziganes, homosexuels, Arméniens, colonisés d’Algérie ou de Madagascar. Elle est nécessaire si l’on veut surmonter la barbarie européenne.

Il faut être capable de penser la barbarie européenne pour la dépasser, car le pire est toujours possible. Au sein du désert menaçant de la barbarie, nous sommes pour le moment sous la protection relative d’une oasis. Mais nous savons aussi que nous sommes dans des conditions historicopoliticosociales qui rendent le pire envisageable, particulièrement lors des périodes paroxystiques.

La barbarie nous menace, derrière les stratégies mêmes qui sont censées s’y opposer. Le meilleur exemple en est Hiroshima. J’ai  parlé d’Auschwitz et du goulag, il ne faut pas oublier Hiroshima. Une idée qui conduit à cette nouvelle barbarie est l’apparente logique qui met sur la balance les deux cent mille morts dus à la bombe, et les deux millions, dont cinq cent mille GI, qu’aurait coûté la prolongation de la guerre par des moyens classiques  si l’on procède du moins à partir d’une extrapolation des pertes subies pour la seule prise d’Okinawa. Il faut dire d’abord que ces chiffres ont été volontairement grossis, mais surtout il ne faut pas craindre de mettre en avant un facteur décisif qui a joué dans la décision de recourir à la bombe atomique. Dans la conscience du président Truman et de nombreux Américains, les Japonais n’étaient que des rats, des soushommes, des êtres inférieurs. Par ailleurs, nous avons là un fait de guerre qui contient un ingrédient de barbarie supplémentaire : les progrès extraordinaires de la science mis au service d’un projet d’élimination technoscientifique d’une partie de l’humanité. Je le répète, le pire est toujours possible.

 

Ainsi, en ce qui concerne l’Europe, ce qu’il nous faut à tout prix éviter, c’est la bonne conscience, qui est toujours une fausse conscience. Le travail de mémoire doit laisser refluer vers nous la hantise des barbaries : asservissements, traite des Noirs, colonisations, racismes, totalitarismes nazi et soviétique. Cette hantise, en s’intégrant à l’idée de l’Europe, fait que nous intégrons la barbarie à la conscience européenne. C’est une condition indispensable si nous voulons surmonter les nouveaux dangers de barbarie. Mais comme la mauvaise conscience est aussi une fausse conscience, ce qu’il nous faut c’est une double conscience. À la conscience de la barbarie doit s’intégrer la conscience que l’Europe produit, par l’humanisme, l’universalisme, la montée progressive d’une conscience planétaire, les antidotes à sa propre barbarie. C’est l’autre condition pour surmonter les risques toujours présents de nouvelles, de pires barbaries.

 

Rien n’est irréversible et les conditions démocratiques humanistes doivent se régénérer en permanence, sinon elles dégénèrent. La démocratie a besoin de se recréer en permanence. Penser la barbarie, c’est contribuer à régénérer l’humanisme. C’est donc lui résister.

Edgar Morin

Direttore di ricerca emerito al Centro Nazionale delle Ricerche Scientifiche (Francia)

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