31 Gen 2015

Foule, puissance et imaginaire : l’exemple des occupations de places


di

Iconocrazia 07/2015 - "Potenza dell'immaginario", Saggi




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Cet article a pour objectif d’explorer les liens qu’entretiennent les représentations de la foule et de la multitude avec la puissance politique. Nous le ferons par l’examen de la modalité d’action spécifique qu’est l’occupation de place. En effet, divers mouvements vont utiliser la mise en scène de vastes foules pour légitimer leurs projets. Dans cette optique, il y a un processus social où ces larges rassemblements en viennent à symboliser un groupe social. Celui-ci peut être une catégorie de la population, comme c’est souvent le cas dans le cadre de mouvements sociaux, ou encore le peuple, voire la nation dans son ensemble, comme c’est le cas dans divers processus révolutionnaires.

Dans ce dernier cas, les foules, les grand rassemblements sont confondus avec la communauté politique, jusqu’à créer une légitimité qui va être à même de suppléer celle du gouvernement en place. Si la force joue un rôle dans les changements de pouvoir au cours de processus révolutionnaires, c’est surtout le passage de la légitimité du camp du gouvernement en place à celui du peuple révolutionnaire qui cause la chute de régimes. C’est dans une certaine mesure la mise en scène imaginaire de la communauté qui va occasionner la chute matérielle d’un régime et en faire émerger un autre.

Cet article est issu de travaux de thèse autour des rassemblements de personnes. Ceux-ci se distinguent d’agrégats de personnes, par exemple des passants dans un centre commercial ou dans une avenue très fréquentée par le fait qu’il existe une interaction entre ses membres. L’interaction constitutive de ce que nous appelons un rassemblement consiste en des actes de communication, mais aussi en des actions communes.

Nous nous intéresserons plus particulièrement à l’imaginaire développé autour des rassemblements, à la manière dont ceux-ci sont représentés, mais aussi comment les acteurs qui y participent vont mettre en scène cet imaginaire de la puissance.  Nous allons examiner quelques-uns des mécanismes à l’œuvre dans le processus d’assimilation entre multitude et communauté politique. Nous étudierons ici plus particulièrement une de ses modalités les plus récentes, les occupations de place.

 

La foule et la masse comme représentation de la puissance collective.

En France, la foule, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, devient au centre de toutes les attentions et les fantasmes. Nous pouvons distinguer deux types de discours, l’un positif, l’autre négatif. C’est le discours positif qui nous intéressera dans cet article.

 

Les imaginaires de la foule

De manière globale, il est possible de dire que les discours portant sur la foule en tant qu’objet social s’inscrivent dans le régime diurne de l’imaginaire. Les deux discours rentrent clairement dans ce registre. Le premier voit la foule comme un mécanisme d’élévation, symbolisant la communauté politique. Le deuxième au contraire l’envisage comme la figure de l’infâme contre laquelle le mécanisme de séparation doit s’effectuer afin de sauvegarder la communauté nationale. Malgré quelques éléments, qui relèvent du régime nocturne de l’imaginaire comme la rythmique de l’expression de la foule, on est principalement dans un imaginaire diurne.

Le premier type de discours conçoit la foule de manière négative, comme une menace politique, voire civilisationnelle. Il s’inscrit dans une symbolique schizoïde tel que décrite par Gilbert Durand, et envisage la foule comme la figure du mal ou de l’ennemi à partir de laquelle la séparation, l’élévation va se faire (Durand 1993). Cette symbolique est très finement analysée dans l’ouvrage de Susanne Barrows, Miroirs déformants (1992).Y sont analysées les images véhiculées sur la foule dans divers discours politiques, littéraires, mais aussi par la psychologie des foules dans le domaine des sciences sociales. Un des meilleurs exemples est le discours tenu par Hyppolyte Taine dans ses ouvrages sur la Révolution Française(1986), la plus idéal-typique de ces descriptions étant sa narration des Massacres de septembre. Par ailleurs, celle-ci se retrouve dans les œuvres de Gustave Le Bon(2003), mais aussi de Scipio Sighele(2010), penseurs de la psychologie des foules.

La seconde série de représentations voit au contraire la foule comme source de légitimité, symbole de la communauté politique (nation ou classe). On peut par exemple le retrouver dans le récit républicain de la Révolution française dont Jules Michelet est un représentant par excellence : la foule incarne le peuple et la nation. On y retrouve l’imaginaire de l’élévation. On peut aussi se référer à l’œuvre de Delacroix, La Liberté guidant le peuple. Rappelons-nous aussi des saisissantes descriptions des masses faites par Elias Canetti(1990).

Il est possible de retrouver cette assimilation entre communauté politique et foule de manière quasiment idéal-typique dans L’Histoire de la Révolution Française de Michelet(2007), plus particulièrement dans les descriptions des journées révolutionnaires, la plus saisissante étant la description du 14 juillet 1789. Il voit l’action des foules au cours des grandes journées révolutionnaires comme l’incarnation de la nation en marche:

Pour décrire l’assaut de la Bastille :

« Les canons étaient reculés, masqués, toujours en direction. La vue de cette hauteur de cent quarante pieds était immense, effrayant : les rues, les places, pleines de peuple ; tout le jardin de l’Arsenal comblé d’hommes armés…Mais voilà de l’autre côté une masse noire qui s’avance… C’est la Faubourg Saint Antoine.(Michelet 2007) »

Puis lors de la prise de la forteresse :

« La bastille est prise ! Dans cette salle déjà pleine, il entre d’un coup mille hommes, et dix mille poussaient derrière. Les boiseries craquent, les bancs se renversent, la barrière est poussée sur le bureau, le bureau sur le président. […] La foule était enragée, aveugle, ivre de son danger même. Elle ne tua cependant qu’un seul homme dans la place, elle épargna ses ennemis les Suisses, qu’à leurs sarraux, elle prenait pour des domestiques ou des prisonniers ; elle blessa maltraita ses amis les invalides. Elle aurait voulu pouvoir exterminer la Bastille. (Michelet 2007) »

La foule est assimilée à la Nation comme le montre cette citation :

« Le seul 14 juillet fut le jour du peuple entier. Qu’il reste donc, ce grand jour, qu’il reste une des fêtes éternelles du genre humain. (Michelet 2007) »

Prise de la Bastille, de Prosper Rotgé, 1925.

Prise de la Bastille, de Prosper Rotgé, 1925.

La puissance des rassemblements

L’assimilation entre communauté politique et la figure de la foule est explicable par le pouvoir potentiel des rassemblements de personnes. En effet, ils peuvent exercer deux types de pouvoir : Un pouvoir symbolique, mais aussi un exercice concret du pouvoir. Le pouvoir symbolique permet de légitimer une idée, une cause.

 

Un pouvoir symbolique

Selon Vincent Rubio (2008), la représentation, le symbole de la foule peut être un outil de légitimation comme par exemple dans la façon dont Michelet met la foule en scène dans sa description de la Révolution Française, le 14 juillet 1789 (2007). Les différents rassemblements peuvent s’inscrire dans cet imaginaire par des mécanismes de mise en scène, afin de chercher à acquérir une légitimité sociale.

Charles Tilly a établi qu’au-delà du fait d’être proactifs[1], une des caractéristiques des mouvements sociaux est de s’inscrire dans ce qu’il appelle le registre WUNC. Rappelons que Worthiness, signifie respectabilité, Unity, l’unité, Numbers, le nombre et enfin Commitment (Tilly 2009), que l’on peut traduire par détermination. Les rassemblements sont un bon moyen pour leurs organisateurs de démontrer le nombre et l’unité d’un mouvement, lui permettant ainsi d’acquérir une légitimité vis-à-vis de l’opinion publique. La manifestation de papier, pensée par Patrick Champagne, en direction des médias présente ces caractéristiques (Neveu 2011).

Nous pouvons citer comme exemple les campagnes menées par Mahatma Gandhi contre la domination britannique dont la marche du sel entamée en 1930 est la plus emblématique (Tilly 2009). Ces événements sont clairement la mise en œuvre de rassemblements afin d’acquérir une légitimité vis-à-vis de l’opinion publique.

La mise en scène des masses, disciplinées et domestiquées par les régimes totalitaires pourrait aussi donner lieu à une étude en elle-même, car elles constituent un cas à part. En effet, si les défilés de masse de ces régimes sont un moyen de montrer qu’ils s’identifient au peuple, ils sont aussi un moyen de montrer que le régime a réussi à dompter et à contrôler la foule, comme vont en attester les uniformes et les défilés synchronisés, symboles de la discipline et du contrôle social (Cohen 2013).

Nous pouvons aussi nous appuyer sur des exemples plus contemporains : les manifestations monstres organisées par la coalition Tamarrod[2]. Le 30 juin 2013, celles-ci ont réuni 14 millions de personnes en Egypte contre le président issu des Frères Musulmans, Mohammed Morsi[3]. Il convient de noter que ces manifestations précèdent et légitiment la destitution de celui-ci par les forces armées.

 

Des exercices concrets de pouvoir

Ce pouvoir ne va pas seulement être de l’ordre du symbolique, il va aussi se déployer de manière concrète, dans la rue, sur l’espace urbain. En effet, de manière très tangible, la réunion de personnes dans un même endroit confère à celles-ci un potentiel de pouvoir car elle fait émerger une capacité d’action commune en direction de différents objets. Rappelons que Max Weber (2003) définit le pouvoir comme :

« Le pouvoir est toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté, même contre des résistances ; peu importe sur quoi repose cette chance».

Nous comprendrons le concept de pouvoir concret comme l’exercice d’une contrainte en direction d’acteurs sociaux. Elle peut s’exercer en direction de multiples objets tels que l’occupation de lieux, sur des éléments du mobilier urbain : occupation, blocage de flux, mais aussi destructions. Le point commun de ces différents éléments est un exercice de souveraineté sur l’espace urbain. Elle peut aussi s’exercer face à des personnes : personnes isolées[4], autres rassemblements, mais aussi forces de l’ordre

Les deux types de pouvoir que nous avons décrits sont bien évidemment des idéaux types. Sur le terrain, les deux dimensions sont bien souvent mêlées. Les acteurs sociaux jouent alors sur les deux registres. Nous pouvons distinguer plusieurs manières dont les participants à un rassemblement exercent un pouvoir.

La première est la forme où le pouvoir s’exerce de manière purement symbolique, qualifiée par Patrick Champagne de manifestation de papier. Elle se caractérise par une communication en direction des médias, dans la perspective d’une finalité externe, expressive ou revendicative. Ici, nous assistons à une mise en scène de la foule en direction de l’opinion publique, et le pouvoir de la foule est purement symbolique. Le rassemblement est alors l’occasion de mettre en scène un groupe social. Dans l’autre extrême, les exercices de pouvoir concret, peuvent aussi prendre la forme d’affrontements pour la prise de pouvoir où des combats de type militaire mettent aux prises deux camps autour d’objectifs tactiques.

Cela dit, les formes plus courantes d’exercice de pouvoir des foules sont des types hybrides : il y a une mise en œuvre de pouvoir concret, mais par contre l’objectif n’est pas tant la prise de pouvoir en elle-même que la mise en scène de ces images de souveraineté, dont le caractère symbolique est mobilisateur. La collectivité est alors personnifiée par la foule qui devient un symbole de puissance collective.

 

Les occupations de place : symboliser la légitimité

Un des meilleurs exemples de cet exercice de pouvoir symbolique est celui des occupations de places : un rassemblement de personnes va en venir à incarner le peuple, voire la nation. Depuis quelques années, ce moyen d’action semble être devenu un passage obligé pour les révolutions (Egypte, Yemen, ainsi qu’Ukraine), mais aussi pour des mouvements sociaux divers et variés. Nous pourrons noter par ailleurs que cette modalité d’action n’a pas été transposée en tant que telle en France pour l’instant, mais que l’on peut trouver des similitudes avec les ZADs (zones à défendre) qui se multiplient en France à l’heure où nous écrivons ces lignes (Notre Dame des landes, Testet, Robyon)[5].

 

Les modalités de l’occupation de place

L’occupation de place suit des règles relativement simples. Elle est une des modalités d’action définies par Tilly et Sydney Tarrow comme étant agressives non violentes ou démonstratives(Tarrow, Tilly 2008). De manière concrète, elle consiste en l’occupation durable d’un lieu dans l’espace public par les membres d’un mouvement. Cela peut être une place symbolique et centrale, mais aussi des lieux moins emblématiques si le rapport de forces est en défaveur des protestataires. L’occupation se fait dans la durée avec l’érection de « logements » temporaires, tentes, chapiteaux, cabanes. Elle devient alors le lieu de convergence, de décision, mais aussi de représentation symbolique du mouvement qui la met en œuvre.

Elle est aussi une affirmation de souveraineté sur un lieu symbolique, les membres du mouvement occupant sans autorisation un endroit de l’espace urbain, exerçant un pouvoir contre celui-ci et portant ainsi atteinte à la souveraineté étatique. Cet exercice direct de pouvoir ouvre un conflit avec les forces de l’ordre qui vont souvent chercher à évacuer l’occupation par la force. Leur échec peut poser un défi à la souveraineté étatique. Nous pourrons par ailleurs rappeler que le caractère symbolique de ces occupations garantit souvent une forte couverture médiatique aux protestataires qui adoptent cette forme d’action.

L’émergence de campements, de lieux d’occupation, permettent aussi ce que Michel Dobry (2009) appelle «désectorisation conjoncturelle de l’espace social ». Ils sont des lieux de convergences de différentes sphères sociales ou de segments sociaux, pour reprendre les termes utilisés par Durkheim, qui ne se rencontrent pas forcément dans des circonstances ordinaires. Pour Dobry, cette désectorisation sociale est un des signes de l’effervescence qui caractérise le changement social lié aux crises politiques pouvant basculer dans des situations révolutionnaires.

 

L’occupation de place entre 2010 et 2013

Dans différents contextes, des mouvements divers ont repris cette forme de rassemblement depuis quelques années. Sans prétendre faire une histoire exhaustive de cette forme d’action, nous pouvons constater qu’elle a assez récemment acquis une forte importance symbolique. Elle a été reprise sur plusieurs continents et dans des contextes d’opportunités politiques différents.

La série d’occupations mises en œuvre par le mouvement dit des « Chemises rouges » en Thaïlande est un des événements précurseurs de l’importance que prend l’occupation de place. Celui-ci s’inscrit dans la crise politique qui oppose la royauté et les élites traditionnelles aux partisans de Thaksin Shinawatra, milliardaire qui s’appuie sur la paysannerie et les travailleurs pauvres urbains. Ceux-ci, dénommés « chemises rouges », convergent à partir du 14 mars 2010 vers la capitale, Bangkok[6]. Ils occupent alors plusieurs places, qu’ils tiennent pendant 40 jours par la force avant d’en être délogés par l’armée. Cette séquence conflictuelle fait 92 morts et plus de 1800 blessés. Elle trouve son épilogue lors de l’élection de Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin, au poste de Premier Ministre à l’issue des élections législatives de l’été 2011[7].

Nous pouvons aussi citer l’exemple de da place Tahrir au Caire qui est un des cas les plus emblématiques de cette forme de rassemblement : son occupation est un nexus symbolique des révolutions arabes. Ainsi, certains commentateurs vont projeter dans l’occupation de cette place l’ensemble du processus révolutionnaire en Egypte. Occupée à partir du 28 janvier 2011, elle est le centre de toutes les attentions jusqu’au départ d’Hosni Moubarak le 11 février 2011.

Nous pouvons nous référer au film de Stefano Savonna qui a décrit l’occupation dès le début. Nous y voyons une effervescence sociale : la place est le lieu d’une intense sociabilité mais aussi le théâtre d’une lutte pour préserver l’occupation face à la police égyptienne, mais aussi les hommes de main du régime qui attaquent à plusieurs reprises les manifestants[8]. Les images de cette occupation font le tour du monde, en partie à grâce à la couverture qu’en fait la chaine Al-Jazeera[9].

L’occupation de places sera reprise en tant que forme d’action collective dans d’autres pays au cours des révolutions arabes. Ainsi, au Yémen, les partisans du président Abdallah Saleh occupent la place Tahrir de Sanaa, la capitale, dans une défense du régime en place, alors que les opposants occupent la Place du Changement[10].

La phénomène se retrouve en Europe : à partir du 15 mai 2011, la place Puerta del Sol est occupée à Madrid jusqu’au 12 juin 2011, dans le cadre d’un mouvement anti-austérité massif. De nombreuses places sont occupées dans le reste de l’Espagne. Le mouvement du 15-M, surnommé mouvement des « Indignados » par les médias français, se répand en Europe comme une tâche d’huile, bien que ce n’est que dans peu de pays que les occupations de place prennent le caractère massif qu’elles connaissent en Espagne[11].

Avec le mouvement Occupy Wall Street, les occupations de place atteignent les Etats-Unis en septembre 2011. L’occupation à New York ne réunit que peu de monde comparé aux occupations de place evoquées précédemment, mais atteint une très forte notoriété médiatique[12].

Nous retrouvons aussi l’occupation de place comme forme de rassemblement adoptée plus récemment par le mouvement social contre le premier ministre Recip Erdogan en Turquie. Le Parc Gezi, situé sur la place Taksim est occupé. Nous avons pu y voir le passage d’un mouvement de contestation portant sur des problématiques d’aménagement du territoire à un mouvement politique quasi insurrectionnel, autour de cette place Taksim, devenue symbole de l’action collective en Turquie[13].

On peut par ailleurs noter que le scénario d’occupation de place s’est reproduit depuis en Ukraine avec les occupations dites Euromaidan, qui mènent à la chute de Victor Ianoukovitch le 22 février 2014.

 

La puissance des rassemblements

Ainsi, on peut le voir, les occupations de place sont une forme sociale de rassemblement particulière de par leur place stratégique dans l’espace urbain. Apparues récemment sur le front de la scène médiatique, elles sont le moyen de contestation politique par excellence. Elles sont le lieu où les foules, qui représentent la nation ou le peuple,  vont exercer un pouvoir symbolique mais aussi concret sur la métropole, et parfois vont arriver à ravir le pouvoir au régime politique en place.

Pour conclure, nous avons pu voir qu’une forme similaire peut servir dans des contextes de mobilisation très différents : conflits révolutionnaires, mouvements sociaux pacifiques, ou encore dans le cadre d’un mouvement social violent. Le point commun est le caractère hybride de l’exercice de pouvoir, à la fois concret, mais aussi symbolique que les rassemblements mettent en œuvre. Si les participants gagnent des avantages à occuper de manière concrète des endroits, c’est surtout au niveau symbolique, de par l’imaginaire mis en œuvre, que ces occupations acquièrent une telle importance. C’est la conjonction entre l’occupation d’un centre urbain, un nexus symbolique et d’un grand nombre de personnes qui rend cette modalité d’action si efficace. Ainsi, les occupations des frères musulmans évacuées très violemment par l’armée en juillet 2013, n’atteignent pas cet effet car trop éloignées[14].

Les tentatives des forces de l’ordre pour évacuer les places, activent d’autant plus l’image du peuple contre le gouvernement, contribuant à délégitimer les forces de l’ordre. Rappelons que selon Max Weber pense l’Etat comme (2002) :

« Une communauté humaine, qui dans les limites d’un territoire déterminé – la notion de territoire étant l’une de ses caractéristiques-, revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ».

Si les occupations de place parviennent de manière effective à symboliser la communauté politique, le peuple, face aux forces de l’ordre, il est probable que celles-ci perdent leur légitimité à exercer une contrainte physique, et leur légitimité politique en général. A ce moment, cette perte de légitimité peut s’étendre à de larges portions de la population qui peuvent alors se soulever contre le régime, mais aussi aux forces régaliennes de l’Etat, c’est-à-dire que police et armée cessent de soutenir un gouvernement. C’est ce qui se passe lors de la Révolution française après le 14 juillet 1789 (Soboul 1968), mais aussi en Egypte en février 2011, ou l’armée refuse d’intervenir contre les manifestants et cesse de soutenir le gouvernement d’Hosni Moubarak[15].

Bien qu’on ne puisse réduire les processus politiques complexes qui mènent à des changements de régime à cet élément, la convocation du symbole de la multitude par le biais des occupations de place comme source de légitimité politique à même de faire chuter un gouvernement est un élément récurrent. Il nous semble être une clé de compréhension des actions collectives de ces dernières années.

 

 

[1]              Par proactif, il entend que ceux-ci vont tenter d’acquérir de nouveaux droits ou possibilité, ce qui pour lui en fait un répertoire d’action stratégique

[2]              Qui signifie « rébellion » en arabe.

[3]              « En Egypte, manifestations massives contre le pouvoir », [En ligne : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/06/30/l-egypte-se-prepare-a-des-manifestations-a-haut-risque_3439189_3212.html]. Consulté le6 novembre 2013.

[4]              Comme par exemple en marge de manifestations d’extrême droite en Russie où un immigré a été tué à Moscou le lundi 4 novembre 2013 : « Russie : un immigré tué en marge d’une manifestation de nationalistes », [En ligne : http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/11/05/russie-un-immigre-tue-en-marge-d-une-manifestation-de-nationalistes_3508389_3214.html]. Consulté le7 novembre 2013.

[5]              « Des Zad, mais pour quoi faire ? » [En ligne : http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2014/12/14/des-zad-mais-pour-quoi-faire_4540277_4497186.html] Consulté le 06/01/2015

[6]              « Thaïlande : les “chemises rouges” convergent à Bangkok », [En ligne : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2010/03/14/thailande-les-chemises-rouges-convergent-a-bangkok_1319037_3216.html]. Consulté le11 novembre 2013.

[7]              « En Thaïlande, retour des tensions entre “chemises rouges” et “chemises jaunes” », [En ligne : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/08/07/thailande-manifestations-contre-un-projet-d-amnistie-du-gouvernement_3458457_3216.html]. Consulté le11 novembre 2013.

[8]              « «Place Tahrir, Al-Jazeera jouait le rôle de mégaphone» », [En ligne : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/04/20/place-tahrir-al-jazeera-jouait-le-role-de-megaphone_897664]. Consulté le11 novembre 2013.

[9]               «Place Tahrir, Al-Jazeera jouait le rôle de mégaphone» », [En ligne : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/04/20/place-tahrir-al-jazeera-jouait-le-role-de-megaphone_897664]. Consulté le11 novembre 2013.

[10]             « A Sanaa, d’une place à l’autre, les deux visages d’un Yémen toujours divisé », [En ligne : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/01/03/a-sanaa-d-une-place-a-l-autre-les-deux-visages-d-un-yemen-toujours-divise_1625085_3218.html]. Consulté le11 novembre 2013.

[11]             « Pourquoi le mouvement des « Indignés » ne prend pas en France », [En ligne : http://www.rue89.com/2011/11/04/pourquoi-le-mouvement-des-indignes-ne-prend-pas-en-france-226139]. Consulté le11 novembre 2013.

[12]             « “Occupy Wall Street” célèbre son deuxième anniversaire à New York », [En ligne : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/09/18/occupy-wall-street-celebre-son-deuxieme-anniversaire-a-new-york_3479512_3222.html]. Consulté le11 novembre 2013.

[13]             « Le premier ministre turc a-t-il gagné contre une protestation morale ? », [En ligne : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/06/17/le-premier-ministre-turc-a-t-il-gagne-contre-une-protestation-morale_3431516_3232.html]. Consulté le11 novembre 2013.

[14]             «L’évacuation des pro-Morsi commence » [ En ligne : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/08/14/egypte-l-evacuation-des-pro-morsi-a-commence_3461158_3212.html] Consulté le 03/01/2015.

[15]             « Le départ d’Hosni Moubarak laisse l’armée en première ligne » [En ligne : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/egypte-le-depart-de-moubarak-laisse-l-armee-en-premiere-ligne_961368.html] Consulté le 01/01/2015.

Matthijs Gardenier

Sociologo, docente alla Université Paul-Valéry di Montpellier. Ricercatore al LERSEM, membro dell'IRSA/CRI

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